Quarante années de doutes, de sacrifices pour un rêve.
Aujourd’hui les chambres sont vides et les murs résonnent.
Les enfants, son mari, tous sont partis.
Elle, qui désirait tant la liberté, se retrouve assise là, dans la cuisine de ce petit pavillon bordelais, qui ne lui servira plus, son manuscrit entre les mains.
Elle le fixe.
On dirait qu’il est fait de son propre cuir.
La télévision tourne en fond sonore. Elle la regarde parfois, sans comprendre pourquoi des milliers, peut-être des millions d’humains cherchent à rejoindre en canots, au prix de leur vie, ce rêve blanc.
Son pouce joue avec la tranche des pages sans s’arrêter sur aucune.
Personne n’a jamais voulu de sa dystopie.
Elle avait dix-sept ans.
Un bureau, cours de l’Intendance, un fauteuil au design douteux, le manuscrit posé entre eux attendant son jugement.
L’éditeur semblait sympathique.
Il avait tourné quelques pages du bout de l’index, sans avoir lu, elle le savait.